Preface
XI
copie en effet les quatre fugues en Ut
majeur, ut mineur, Ré majeur et ré mi-
neur (Staatsbibliothek zu Berlin, Mus.
ms. Bach P 595), pour lesquelles il s’agit
de versions antérieures des fugues en
Utk majeur, ut mineur, Mib majeur et
ré mineur du Clavecin bien tempéré,
Livre 2. Ce fait incite à penser que l’œu-
vre se compose essentiellement d’un ma-
tériau d’enseignement initial spéciale-
ment conçu par Bach pour ses élèves. Il
est ainsi prouvé que 11 des 48 pièces –
soit près d’un quart du recueil – sont des
arrangements de versions antérieures et
il en va probablement de même pour
d’autres pièces dont il reste à découvrir
les antécédents.
Ligne de transmission B (l’autographe
«[B]» disparu et ses copies)
L’absence d’une copie au propre fiable
signifie aussi, entre autres, que l’on ne
sait pas comment Bach a désigné ce
deuxième recueil. Comme nous l’avons
dit, il manque la page de titre de «A».
Les copies dérivant de «A» font même
penser que Bach n’a jamais conçu de ti-
tre pour sa deuxième partie. La plus an-
cienne copie présentant une page de ti-
tre, la source «B1», provient du futur
gendre de Bach, Johann Christoph Alt-
nickol, auquel le compositeur dispense
son enseignement à partir de 1744
(Staatsbibliothek zu Berlin, Mus. ms.
Bach P 430). Altnickol fait précéder sa
copie au propre, réalisée très soigneuse-
ment, du titre général suivant: Des
Wohltemperirten Claviers / Zweyter
Theil, / besthehend / Præludien und
Fugen / durch / alle / Tone und Semi-
tonien / verfertiget / von / Johann
Sebastian Bach, / Königlich Pohlnisch
und Churfurstl. Sächs. / Hoff Compo-
siteur Capellmeister / und Directore
Chori Musici / In Leipzig. (Deuxième
partie du Clavecin bien tempéré se com-
posant de Préludes et Fugues dans tous
les tons et demi-tons, réalisée par Jean-
Sébastien Bach, compositeur, maître de
chapelle de la Cour du roi de Pologne et
de l’Électeur de Saxe, et directeur des
chœurs de musique à Leipzig.) Bien que
cet intitulé soit beaucoup plus sobre que
celui que Bach avait conçu pour sa pre-
mière partie, cette description succincte
de l’œuvre est probablement du compo-
siteur lui-même. Altnickol a signé et da-
té comme suit sa copie à la fin de la der-
nière fugue: Scr[ipsit] Altnickol /a[nn]o.
1744. Cette source «B1» représente non
seulement la copie complète la plus an-
cienne de la deuxième partie, avec page
de titre, mais elle documente en outre
trois autres particularités importantes
sur le plan de la critique textuelle. Pre-
mièrement, Altnickol n’a pas utilisé
comme modèle l’autographe de Londres
«A», mais un autre autographe entre-
temps disparu, l’autographe «[B]».
Deuxièmement, Bach a manifestement
supervisé le travail de copie d’Altnickol,
lui donnant au fur et à mesure des ins-
tructions relatives à diverses modifica-
tions du texte. Enfin, «B1» comporte de
nombreuses corrections allant des recti-
fications apportées par Altnickol à ses
propres fautes de notation à des amélio-
rations musicales ultérieures, dont cer-
taines sont indiscutablement de la main
de Bach.
1
er
point: il est tout d’abord impor-
tant de comprendre pourquoi Bach a dé-
laissé l’autographe de Londres «A» de
1742 pour se reporter sur l’autographe
«B», lequel était alors constitué d’ébau-
ches largement avancées et d’esquisses.
Alfred Dürr émet l’hypothèse selon la-
quelle Bach aurait pu éventuellement,
entre 1742 et 1744, donner la source
«A» à son fils ainé, Wilhelm Friede-
mann, dont on a identifié les ajouts ma-
nuscrits sur quelques feuilles, Bach
étant ainsi obligé de compléter l’autre
manuscrit pour le mettre au même ni-
veau que «A». Mais il est également pos-
sible que le compositeur ait voulu avoir
en main une autre copie complète, étant
donné qu’il ne prêtait pas normalement
son exemplaire de référence personnel à
ses élèves. Quoi qu’il en soit, avant mê-
me qu’Altnickol ait débuté son travail
de copie, son modèle avait déjà été ame-
né à un état d’avancement plus poussé
que «A». Lors de sa révision, Bach ajou-
te toutes les pièces correspondant au «3
e
stade» et élargit deux pièces du «1
er
sta-
de», à savoir le Prélude en ré mineur, où
il insère huit mesures supplémentaires,
et la Fugue en mi mineur, dont il pro-
longe la partie finale de seize mesures.
Ce manuscrit «[B]» est ainsi, en 1744, le
document le plus avancé que Bach ait à
sa disposition; cependant, de nombreu-
ses pièces de «A» présentent déjà ce mê-
me état d’avancement. Bach n’a donc
manifestement pas révisé chaque pièce
lors de la confection du nouveau recueil.
2
e
point: les instructions données par
Bach à Altnickol pour son travail de co-
pie comblent une lacune majeure con-
cernant nos connaissances sur l’état de
l’autographe «[B]» aujourd’hui disparu.
Altnickol a reçu par exemple comme
instruction de noter la Fugue en si bé-
mol mineur et le Prélude en si mineur
selon des valeurs de notes doubles, com-
me Bach l’avait fait lui-même dans
l’autographe de Londres, donc de 4 à 1
et de 3 à X. Ceci prouve indirectement
que Bach tenait à ce que la copie d’Alt-
nickol soit une copie au propre corres-
pondant à l’état le plus avancé.
3
e
point: l’interprétation des modifi-
cations opérées ultérieurement est diffi-
cile dans la mesure où «B1» n’a pas seu-
lement été révisé soigneusement par Alt-
nickol et Bach, mais aussi, plus tard, par
un autre détenteur de la copie, Friedrich
August Grasnick (1795–1877). Celui-ci
a reporté sur le manuscrit des leçons de
l’exemplaire personnel de Johann Phi-
lipp Kirnberger (Staatsbibliothek zu
Berlin, Am. B. 57) et mélangé ainsi des
leçons propres aux lignes de transmis-
sion A et B. Pour la présente édition,
toutes les strates de correction identifia-
bles de «B1» ont été systématiquement
analysées au plan de la calligraphie, des
caractéristiques des plumes et encres
utilisées ainsi que des filiations et du ca-
ractère musical. Le résultat principal de
ces analyses est la découverte d’une
autre strate de révision de Bach, unique-
ment présente dans «B1». Elle montre
de manière saisissante la manière dont
Bach a dispensé son enseignement à Alt-
nickol. Les résultats sont énumérés en
détail dans les Bemerkungen situées à la
fin du volume; on signalera seulement
ici qu’à partir de 1744, le deuxième
autographe «[B]» et la copie d’Altnickol
«B1» sont devenus les deux sources les
plus importantes en possession de Bach,
à partir desquelles les autres élèves du
compositeur ont réalisé des copies.